« Je suis la taupe qui détruit l’État de l’intérieur ». Cette phrase, prononcée par le président argentin Javier Milei, révèle le caractère sui generis d’un gouvernement né il y a un an et fruit d’une brutale crise de représentation. Premier outsider à accéder au pouvoir en Argentine, au moment où la démocratie fêtait ses 40 ans, il s’est frayé un chemin vers la Casa Rosada avec un discours outrancier contre la « caste » politique.
Milei a proposé une refondation libérale-libertarienne du pays liée, de manière pas toujours linéaire, à un esprit d’époque plus large, qui a conduit à l’émergence de droites alternatives supposées anti-élite et antisystème. Réactivant le « Qu’ils s’en aillent tous » scandé dans les rues lors de la crise de 2001, Milei se pose en fossoyeur d’un siècle de « socialisme », ce qui introduit des différences avec l’anti-péronisme classique, qui affirmait que la ruine de l’Argentine avait commencé avec le premier gouvernement de Juan D. Perón (1946-1955). Pour lui, c’était bien plus tôt.
Mêlant un discours décliniste sur l’histoire argentine, une lecture pas toujours bien digérée du libertarianisme américain — notamment celui de Murray Rothbard — et une apologie à géométrie variable du gouvernement de Carlos Menem dans les années 1990, Milei a composé un combo idéologique mâtiné d’une rhétorique anti-caste incendiaire. Ce cocktail lui a permis d’être en phase avec le malaise général provoqué par la crise économique interne et le rejet croissant des élites politiques — mais aussi culturelles et sociales. Entre Milei et l’ultra-pragmatique péroniste Sergio Massa, beaucoup ont opté pour « le fou » plutôt que pour « le corrompu », une manière répandue de justifier le vote face à ceux qui affirmaient que le choix de Milei était un saut dans l’inconnu.
Un an après le début de son mandat, il est clair que Milei est plus qu’une taupe antiétatique. Il est vrai qu’il déteste l’État, de manière quasi pathologique, mais il n’en est pas moins vrai qu’il n’hésite pas à l’utiliser pour renforcer son pouvoir. Pour rendre compte de ce qui est aujourd’hui décrit comme « miléisme », il faut tenir compte de la complémentarité du narratif radical — parfois formulé de manière bouffonne — avec une utilisation habile des mécanismes de la politique politicienne. Ceci lui a permis de conserver la faveur des sondages, au-dessus de 40 %, et d’atteindre la stabilité politique malgré une maigre représentation au Congrès. Milei est en charge du discours — à partir duquel il se projette en tant que « leader de la liberté » ; ses collaborateurs, de la politique politicienne.
Et s’il réussit ?
Milei a des raisons de fêter sa première année de présidence en grande pompe : il a réussi à réduire l’inflation et à appliquer le « programme de choc le plus radical de l’histoire de l’humanité » (sic) presque sans contestation sociale. Et à maintenir l’opposition divisée, avec un péronisme en crise et sans discours convaincant, et une droite conventionnelle (le parti de Mauricio Macri) placée sous son aile.
La popularité que conserve Milei a été l’axe organisateur de son administration et est liée à la réalisation des promesses économiques. C’est là que réside sa force et sa faiblesse potentielle.
La baisse de l’inflation a augmenté le pourcentage de sondés optimistes pour l’avenir proche, tandis que le taux de change presque fixe — et la réduction de l’écart entre le dollar officiel et le dollar du marché parallèle — donne une image de stabilité à un pays toujours inquiet de la valeur de la devise américaine. Mais cela a alimenté une dynamique spéculative, liée à la différence entre les taux d’intérêt en pesos et en dollars (carry trade). La surévaluation du peso facilite également l’importation massive de biens à des prix inférieurs aux prix locaux, ce qui hypothèque l’avenir de la production nationale, bien qu’il s’agisse d’une mesure populaire à court terme. Tout cela rappelle la politique du ministre José Alfredo Martínez de Hoz à l’époque de la dictature militaire, mais le gouvernement assure que, contrairement à cette période, la « tronçonneuse » contre le déficit fiscal fera la différence et que l’avenir, cette fois, sera radieux.
Milei a également bénéficié des investissements des administrations précédentes dans le mégaréservoir de gaz de Vaca Muerta, qui réduit la facture énergétique liée aux importations d’énergie et permet même des exportations. En outre, les dollars provenant d’un généreux programme de blanqueo (blanchiment de capitaux), mis en place par son gouvernement pour permettre aux Argentins d’intégrer leur épargne non déclarée dans le système, ont augmenté l’offre de devises étrangères. Mais un moment clé sera la levée du « cepo » (contrôle du taux de change). La politique anti-inflationniste de Milei fait en effet appel au contrôle des changes hérité du gouvernement péroniste précédent, une mesure interventionniste en contradiction avec son discours ultralibéral : la libéralisation du marché des changes, promise pour 2025, sera donc un moment décisif pour évaluer la cohérence de son action. D’où la prudence du gouvernement, qui cherche à augmenter les réserves de la Banque centrale (que Milei n’a pas « dynamitée » comme il l’avait annoncé dans sa campagne), avant de se débarrasser de ce vestige d’étatisme désormais fonctionnel au gouvernement Milei.
Sur le plan politique, Milei a obtenu une majorité parlementaire — avec l’appui du parti de Macri, des péronistes dissidents et des radicaux (membres d’une Union civique radicale qui a connu des temps meilleurs) — pour faire passer son ambitieuse Loi Bases, ou du moins une bonne partie des articles de cette méga-loi, et pour empêcher le Congrès de rejeter ses décrets. Ultra-minoritaire dans les deux chambres, Milei s’est engagé dans des négociations donnant-donnant avec des parlementaires et des gouverneurs « dialoguistes » et un populisme de droite qui l’ont amené, à plusieurs reprises, à qualifier le Congrès de « nid à rats ». En ce qui concerne les mèmes de ses partisans, le Lion — comme on l’appelle — a réussi à « apprivoiser » ses détracteurs, qui sont divisés et souvent désorientés.
Dans le camp de l’opposition, l’émergence de Milei a eu des effets divers. Dans le cas du parti Propuesta Republicana (Pro) de Mauricio Macri, cette force de centre-droit est d’accord avec une grande partie du programme de Milei — et de plus en plus avec ses manières peu orthodoxes. Mais, dans le même temps, ses dirigeants craignent que Milei ne vienne siphonner leur électorat lors des élections de mi-mandat de 2025. De fait, une faction de ce parti, dirigée par l’ancienne candidate à la présidence et actuelle ministre de la Sécurité Patricia Bullrich, est devenue mileiste, et de nombreux électeurs de droite pensent que Milei ose faire ce que Macri n’a pas fait.
Un autre cas est celui du péronisme : si sa défaite face à Macri en 2015 a été dure, mais plus ou moins intelligible — il s’agissait d’une victoire de l’anti-péronisme, basée sur les régions les plus anti-péronistes du pays — sa déroute face à Milei reste une énigme troublante. Le libertarien a gagné non seulement dans le centre agro-industriel du pays, traditionnellement plus hostile au péronisme, mais aussi dans presque toutes les provinces — y compris dans les bastions péronistes. En conséquence, de nombreux gouverneurs péronistes se sont soudainement retrouvés à partager des électorats avec Milei. La défaite de 2023 ressemble davantage à celle de 1983, lors des premières élections démocratiques, qui ont obligé le péronisme à se renouveler. La question est de savoir avec quelle identité, quel discours et surtout quel leadership il pourrait le faire aujourd’hui.
Milei lui-même revendique non seulement l’héritage du péroniste Carlos Menem, qui a promu un programme néolibéral et des « relations charnelles » (sic) avec les États-Unis dans les années 1990, mais il a également incorporé plusieurs politiciens péronistes à son gouvernement, dont le ministre de l’Intérieur Guillermo Francos (un ancien fonctionnaire d’Alberto Fernández), et Daniel Scioli — candidat à la présidence en 2015 — ainsi que le président de la Chambre des députés, qui, bien que n’ayant pas été un péroniste de premier plan, s’appelle Martín… Menem. De nombreux péronistes sont restés en deuxième ou troisième ligne, car Milei n’avait pas suffisamment de postes à pourvoir pour les rétribuer : il a gagné sans parti, sans maires ni gouverneurs…
Beaucoup de péronistes préféreraient un renouvellement laissant en arrière-plan Cristina Kirchner, qui fait face aujourd’hui à plusieurs procès judiciaires. Mais Cristina s’est faite élire présidente du Parti Justicialiste et on pense qu’elle briguera un siège de député en 2025. À la Casa Rosada, on en conclut qu’il est bon de polariser le débat public à travers elle, pour tenter de maintenir le clivage kirchnerisme-anti-kirchnerisme. Certains avertissent cependant qu’une victoire des Kirchneristes dans la province de Buenos Aires, où l’image de Milei est plus faible, pourrait compliquer l’avenir politique de ce dernier.
Pour l’ex-présidente, mettre en scène la confrontation avec Milei sert à son tour à se projeter comme leader de l’opposition, face à ses rivaux internes ou face à ceux qui pensent simplement qu’il est temps de « chanter de nouvelles chansons », comme l’a résumé le gouverneur de la province de Buenos Aires, Axel Kicillof. Mais celui-ci est confronté à un dilemme : pour gagner en autonomie par rapport à Cristina Kirchner, et en densité politique et territoriale, il s’est allié aux caudillos traditionnels du péronisme de Buenos Aires, c’est-à-dire à l’antithèse des « nouvelles chansons ».
Pour que Cristina Kirchner puisse concourir aux élections, les libertaires n’ont pas soutenu le projet de loi « ficha limpia », qui vise à empêcher les politiciens condamnés de se présenter comme candidats, et ce dès le jugement en première instance — un projet qui vise directement l’ancienne présidente. C’est pourquoi l’électorat lié à Macri a réagi avec énervement. Plus antikirchneristes que les miléistes, ils mettent en cause la réticence du président à « affronter la corruption » — ou plutôt à exclure Cristina Kirchner — ce qui s’ajoute aux négociations que le gouvernement mène avec elle, qui détient la clé du Sénat, pour nommer le juge douteux Ariel Lijo à la Cour Suprême de Justice.
Le cas du sénateur Edgardo Kueider, péroniste allié à Milei et Caputo, arrêté au Paraguay avec 200 000 dollars en espèces non déclarées, a mis le gouvernement en difficulté. Cette affaire pourrait dévoiler l’existence de moyens inavouables engagés par le gouvernement pour acheter l’opposition et contourner les difficultés au parlement. Ceci pourrait rapidement détruire les frontières entre Milei et la « caste ». La mise en ligne par Milei du message « désinfectons le Congrès », dans lequel on le voit en train d’achever les « rats », fait partie des efforts du parti au pouvoir pour se distancer de cette affaire potentiellement scandaleuse
(nous insistons : pour comprendre le mileisme, il faut prendre en compte la complémentarité d’un récit radical — qui se projette parfois de manière bouffonne — avec la reproduction de méthodes relevant de la « tambouille politicienne »).
Certains dans l’opposition s’interrogent : et si ça marchait ? Pour cela, il faudrait que les chiffres économiques s’améliorent et que cela se traduise par un triomphe électoral lors des élections de mi-mandat de 2025, ce qui augmenterait la représentation du parti au pouvoir au Congrès. Cependant, plus d’un libéral a des doutes sur le programme actuel.
Contre les gauchistes
Milei ne cherche pas seulement à être l’architecte d’une refondation économique, mais aussi politique et culturelle. Ces dernières années, au cours desquelles il a côtoyé des leaders d’extrême droite autour du monde, il a renforcé le discours de la « bataille culturelle contre les gauchistes », contre lesquelles il ne ménage pas ses insultes.
Au niveau international, Milei a fait sien le discours du parti espagnol Vox contre l’Agenda 2030 pour le développement durable de l’Organisation des Nations unies (ONU), une liste de propositions raisonnables transformées, par le biais de théories du complot, en une menace terrifiante pour l’Occident. Dans ce cadre, l’Argentine a voté à l’ONU d’une manière assez étrange pour un gouvernement supposé libéral, se retrouvant souvent dans le même bloc que les pays les plus antilibéraux du monde. Dans le cas d’une récente initiative contre la violence sexiste, elle a été le seul pays au monde à voter contre – l’Afghanistan, par exemple, s’est simplement abstenu. En octobre dernier, la ministre des Affaires étrangères Diana Mondino, une économiste libérale très active sur les réseaux sociaux, a été rudement démise de ses fonctions après avoir voté contre l’embargo sur Cuba — une politique d’État que l’Argentine a maintenue, quel que soit le signe idéologique des gouvernements. Il s’agit également d’un vote régulier à l’ONU où tout le monde — y compris l’Italie de Meloni et la Hongrie d’Orbán — vote contre et où le vote positif se limite aux États-Unis et à Israël.
Milei, le premier président à rendre visite à Trump aux États-Unis, est une star des conférences nationales-conservatrices et s’est prononcé en faveur d’un alignement automatique et surjoué sur Israël. En plus de le présenter comme un représentant des « valeurs occidentales » au Moyen-Orient, un cliché très répandu, il ajoute que Moïse « a été le premier libertaire », ce qui l’a amené à se lier à l’organisation hassidique Chabad-Lubavitch et à envoyer son « rabbin personnel » comme ambassadeur en Israël, avec lequel il est allé jusqu’à planifier sa conversion au judaïsme.
Milei n’hésite pas à se comparer à Moïse et publie des citations bibliques en hébreu — langue qu’il ne maîtrise pas — sur les réseaux sociaux. Mais ce discours apparemment religieux ne l’est qu’en apparence. L’utilisation abusive de l’intelligence artificielle (IA) pour construire des mèmes fait de lui un superhéros davantage qu’un messie. L’esthétique de l’homme est celle des gamers et des cosplayers. La cosplayeuse et actuelle députée Lilia Lemoine a un jour habillé Milei en superhéros : il était le général AnCap (anarcho-capitaliste). Dans les mèmes construits par l’IA, le président argentin est un lion rugissant auquel se soumettent des masses de sujets désireux de se libérer de la tyrannie de l’État.
Parmi les dirigeants des milices numériques — étroitement liées au pouvoir d’État – figure Daniel Parisini, alias Gordo Dan, un ancien pédiatre d’un hôpital public qui a trouvé dans ce rôle une nouvelle vocation et dispose d’un accès direct au président. Il dit construire le « groupe armé » de Milei… mais son arme, c’est son téléphone portable. Il ne s’agit plus d’épater les bourgeois, mais les progressistes, de les faire parler, sans relâche, des dérives politiques et esthétiques des libertariens. Moins vulgaire, mais pas moins radical, l’influenceur, écrivain et polémiste Agustín Laje — auteur de plusieurs livres et constamment invité par la droite dure régionale à exposer ses idées — est l’une des figures clés de la révolution culturelle mileiste et a récemment créé la fondation Faro pour faire face au « projet mondialiste », dans une ligne qui reprend plusieurs des postulats de Vox.
Elon Musk apparaît également dans la bataille culturelle : le futurisme post-démocratique et anti-égalitaire qu’il défend, ajouté à ses fortes doses de « politiquement incorrect », a transformé le magnat désormais Trumpiste en un personnage qui fascine une partie de la droite radicale actuelle, comme celle incarnée par Milei et Bolsonaro — il est un héros de la « liberté d’expression ».
Les « gauchistes » sont aussi dans l’université publique. Il ne s’agit donc pas seulement de réduire les dépenses, mais de les déclarer ennemies de la liberté, repaires du lavage de cerveau marxiste. Les universités font partie des cibles de Milei, et c’est de là que sont parties les plus grandes manifestations contre lui. Mais les remarques insultantes de Milei s’adressent aussi aux journalistes et aux économistes — en particulier aux libéraux qui ne sont pas d’accord avec son gouvernement —, que le président traite de lilliputiens, de cafards, de babouins (une référence peu édifiante aux fesses de ces primates), de corrompus, de losers, etc. Même les diplomates ont été affublés de l’épithète de « parasites » pour ne pas être suffisamment attachés aux « idées de la liberté » (c’est-à-dire pour ne pas être à l’aise avec le fait de devoir voter comme la Biélorussie, l’Iran ou la Corée du Nord à l’ONU au nom du libéralisme).
Le « triangle de fer »
Comme Milei l’a lui-même indiqué, le pouvoir de son gouvernement est concentré dans le « triangle de fer », qui comprend, outre lui, son omniprésente sœur Karina et l’opaque conseiller Santiago Caputo — « Mage du Kremlin » argentin. Karina, qui a géré des entreprises familiales, vendu des gâteaux en ligne et a participé avec son chien à un jeu télévisé, est une sorte d’ombre du président, qui l’appelle « El Jefe » (le boss, en masculin). En plus de superviser de larges pans de l’administration depuis son poste de secrétaire générale de la présidence, et d’avoir une influence significative sur la vie privée de son frère, elle est désormais chargée de mettre en place la structure du parti, La Libertad Avanza, à l’échelle nationale, pour laquelle elle ne lésine pas sur l’utilisation des institutions publiques.
Les rumeurs sur ses pratiques ésotériques, ajoutées au fait qu’elle ne donne pas d’interviews, ont contribué à lui donner une aura de mystère, mais aussi d’implacabilité. Aujourd’hui, chacun sait que pour survivre dans l’univers de Milei, il ne faut pas s’attirer l’inimitié du Boss. Milei, chaque fois qu’il l’évoque en public, se retrouve au bord des larmes. Le Boss n’est pas qu’un surnom… dernièrement, « il » a commencé à prendre la parole lors des événements de La Libertad Avanza, bien qu’il manque totalement de charisme. On dit que Mauricio Macri, qui se méfie d’elle et pense qu’elle cherche à saboter une future alliance entre macristes et libertariens, l’appelle en privé — et avec une dose de mépris de classe — « la vendeuse de gâteaux ».
Santiago Caputo n’est, en apparence, qu’un simple conseiller, mais il contrôle des secteurs stratégiques du gouvernement. L’influence de cet homme de 40 ans, sans fonction exécutive, s’étend de ministères tels que la Justice et la Santé à des organismes stratégiques tels que les services de renseignement, la compagnie pétrolière YPF et l’Administration fiscale. Il exerce également une influence sur les douanes, Arsat (entreprise de satellites), PAMI (sécurité sociale des retraités) et l’Agence nationale des communications (Enacom). Il a également l’intention d’influencer les processus de privatisation annoncés, participe à la sélection des juges pour occuper deux sièges à la Cour suprême et n’est pas étranger aux négociations avec la Confédération générale du travail (CGT) — « Le gamin parle notre langue », a déclaré sans ironie l’un des patrons des syndicats péronistes.
Caputo a aussi un côté bizarre : il arbore des tatouages en cyrillique comme ceux que les prisonniers de l’Union soviétique avaient l’habitude d’avoir et une image de l’Homme gris, de Benjamin Solari Parravicini, le Nostradamus argentin. Les libertariens pensent que cet Homme Gris, qui devait sauver le pays, est Milei lui-même… ils ont même convoqué sa petite-nièce pour tenter de le confirmer.
Moi ou la caste
La conviction que la première mesure anti-populaire conduirait à une sorte d’explosion sociale s’est avérée être un fantasme du progressisme, qui a sous-estimé les causes de la victoire électorale de Milei il y a un an. Parmi ces causes, il y a non seulement le discrédit de la politique traditionnelle, mais aussi celui des dirigeants des mouvements piquetero et syndicaux, ainsi que des élites culturelles, dont beaucoup sont associées au kirchnerisme. Dans l’ensemble, Milei a maintenu les programmes sociaux (la tronçonneuse n’est presque jamais passée) pour parvenir à la paix sociale, mais il a cherché à affaiblir les organisations territoriales qui servaient d’intermédiaires. Par ailleurs, grâce à la politique de la « main de fer » de la ministre de la Sécurité, Patricia Bullrich, le gouvernement a empêché le blocage des rues à des fins de protestation sociale, ce qui lui a valu un fort soutien social. Elle est l’une des personnalités les plus populaires de l’exécutif et ne ménage pas ses éloges envers le président salvadorien autoritaire Nayib Bukele.
Tout ceci est l’expression de l’épuisement d’une forme d’intervention étatique — née de l’urgence de la crise de 2001. D’une part, le kirchnerisme et une partie de la gauche se sont épris de programmes sociaux qui, dans bien des cas, entretenaient la précarité et exigeaient certaines formes de loyauté à l’égard des organisations qui les géraient ou des gouvernements qui les fournissaient. Dans ce cadre, le discours entrepreneurial de Milei sur la liberté sonnait comme un appel à la dignité, un signifiant qui a également alimenté le progressisme des années 2000. En même temps, les blocages constants des rues, en tant que moyen de maintenir les avantages, ont aliéné les piqueteros de ceux qui « circulent » — des travailleurs qui étaient en retard au travail à ceux qui les considéraient simplement, non sans ressentiment, comme une « bande de paresseux ».
Mais plus largement, Milei exprime aussi, à sa manière, un mouvement de balancier permanent entre étatisme/libéralisme qui a accompagné la politique argentine au cours des dernières décennies. Aujourd’hui, la « mémoire courte » des années Kirchneristes (et même Macristes) éclipse la « mémoire longue » du menemisme et de ses effets pernicieux en termes économiques, mais aussi en termes d’(in)décence publique. Les politiques favorables au marché ont regagné le soutien de la société.
Dans ce cadre, Milei veut transformer les élections d’octobre 2025 en un plébiscite entre lui et la « caste ». Pour ce faire, il devra transformer la promesse d’amélioration économique en réalité et, en parallèle, construire une force politique nationale et transférer sa légitimité politique aux candidats locaux. En d’autres termes, construire une nouvelle identité politique. La profondeur de la crise politique de l’opposition pourrait l’aider. La volatilité politique croissante dans la région pourrait faire de cet objectif une chimère. Mais la partie se jouera, dans une large mesure, sur le plan économique.
