MARCHÉ DU TRAVAIL ARGENTIN. 2016–2025
Diagnostic complet de la détérioration structurelle de l’emploi, des revenus et des conditions de vie
Dr. Eduardo Chávez Molina
chercheur invité à l’École Normale Supérieure Paris Saclay IDHS (Chaire Jean d’Alembert)
Datos construidos por Mariana Sosa y José Rodríguez de la Fuente (CONICET-IIGG/UBA)
Fuente: Elaboración propia en base a EPH-INDEC
Argentina urbana — Serie 2016-2025
Résumé
Le présent rapport synthétise les données recueillies dans neuf graphiques élaborés à partir de l’Enquête permanente sur les ménages (EPH-INDEC) concernant l’évolution du marché du travail argentin entre 2016 et 2025. Le diagnostic est unanime et préoccupant : au cours de cette décennie, l’Argentine a connu un processus soutenu de détérioration qualitative de l’emploi, d’insuffisance salariale structurelle, de précarité croissante de l’emploi et de fragilisation des ménages.
L’amélioration des indicateurs de pauvreté et de consommation observée en 2025 est réelle, mais elle repose sur un marché du travail détérioré, ce qui soulève des doutes quant à sa durabilité sans transformations structurelles de la qualité de l’emploi et de la répartition des revenus.
Situation en 2025-IV
| Dimensión | Indicador clave | Valor 2025-IV |
| Répartition de l’emploi | Taux d’emploi salarié déclaré | 46% (-4 pp vs 2016) |
| Travail indépendant sous contrat | Part dans l’emploi total | 20% (+4 pp vs 2016) |
| Précarité de l’emploi | % de travailleurs en situation précaire | 48,2% (pico: 48,6%) |
| Cumul d’emplois | % de personnes ayant au moins deux emplois | 12,2% (record historique) |
| Revenus insuffisants | % de salariés gagnant moins d’un million de dollars par mois | 63% sur le total |
| Travailleur pauvre | Pauvreté chez les salariés travaillant 40 heures par semaine | 12,2% (jusqu’à 36 % en basse qualification) |
| Pauvreté générale | Population vivant sous le seuil de pauvreté | 29,9% (top 2024: ~54%) |
| Consommation | Paniers complets (poids du panier) | 1,25 (pico 2018: 1,62; piso 2024: 0,87) |
| Stress financier | Familles utilisant leurs économies | 33,7% (+8,5 pp vs 2016) |
1. La restructuration de l’emploi
1.1. Les métiers des Argentins : une décennie de changements
Entre 2016 et 2025, la composition de l’emploi urbain en Argentine a considérablement évolué. La part des salariés du secteur formel — le segment bénéficiant de la meilleure protection sociale, de la plus grande stabilité et des meilleurs salaires — est passée de 50 % à 46 %, tandis que le travail indépendant peu qualifié a augmenté de 16 % à 20 %. L’emploi salarié informel est resté stable, oscillant entre 25 et 26 %, consolidant ainsi un « seuil » de précarité qui n’a jamais baissé au cours de la décennie.
1.2. Le bilan net : qui a gagné et qui a perdu
En chiffres absolus (4e trimestre 2025 par rapport au 4e trimestre 2023), le marché du travail a perdu 253 543 emplois salariés déclarés et 51 577 emplois salariés non déclarés. Cette perte a été compensée presque exclusivement par le travail indépendant peu qualifié (+288 765 personnes), ce qui explique que le nombre total de personnes occupées n’ait pratiquement pas varié (-18 754). Il n’y a pas eu de destruction massive d’emplois, mais bien une « informalisation déguisée » : les gens ne se sont pas retrouvés au chômage, mais ont migré vers le travail indépendant de subsistance.
1.3. Quels secteurs ont été les plus touchés par les suppressions d’emplois salariés ?
L’analyse par secteur d’activité révèle une tendance inquiétante : les secteurs qui ont le plus détruit d’emplois sont ceux qui affichent la plus forte productivité et qui exigent les qualifications les plus élevées. L’industrie manufacturière arrive en tête des pertes (-160 380 emplois), suivie par l’enseignement (-133 386) et les activités administratives et de services (-57 630). La construction (-40 564) et les activités professionnelles et scientifiques (-40 123) complètent le tableau. En revanche, les secteurs qui ont créé des emplois — les transports et le stockage (+79 657) et les activités des ménages en tant qu’employeurs (+62 452) — sont moins qualifiés et plus informels. La structure productive est en train de se replonger dans le secteur primaire et de se désindustrialiser.
2. La précarité et le cumul d’emplois en tant que tendances structurelles
2.1. Précarité de l’emploi : une hausse constante
La proportion de travailleurs en situation précaire est passée de 46,4 % au quatrième trimestre 2023 à 48,6 % au deuxième trimestre 2025 (record historique), avant de se stabiliser à 48,2 %. Près d’un travailleur sur deux se trouve en situation précaire à la fin de l’année 2025. La hausse a été particulièrement marquée entre 2024-II et 2025-II, coïncidant avec la période d’ajustement budgétaire et de déréglementation du marché du travail sous le gouvernement Milei.
2.2. Pluri-emploi : un record historique
Le cumul d’emplois est passé de 8,8 % au quatrième trimestre 2016 à 12,2 % au quatrième trimestre 2025, doublant presque en une décennie et atteignant un niveau record. Cet indicateur est le signe le plus direct de l’insuffisance des salaires : lorsqu’un seul emploi ne suffit pas à couvrir le coût de la vie, les travailleurs cherchent un deuxième ou un troisième revenu. La seule baisse de la série a eu lieu en 2020, lorsque la pandémie a rendu physiquement impossible l’exercice d’un deuxième emploi.
3. Les revenus du travail : une insuffisance généralisée
3.1. Le seuil d’un million de pesos
À la fin de l’année 2025, 63 % de l’ensemble des personnes actives gagnaient moins d’un million de pesos par mois. La répartition par type d’emploi révèle une hiérarchie claire : les salariés du secteur informel (86 % gagnant moins d’un million) et les travailleurs indépendants peu qualifiés (81 %) sont les plus vulnérables. Les salariés du secteur formel constituent le seul segment où la majorité dépasse ce seuil (54 %), bien que de justesse. Les employeurs du secteur formel arrivent en tête avec 84 % gagnant plus d’un million.
3.2. Le travailleur pauvre : une contradiction structurelle
Le chiffre le plus révélateur de cette analyse est que travailler 40 heures par semaine ne garantit pas de sortir de la pauvreté. 12,2 % de l’ensemble des personnes occupées à temps plein sont pauvres. Parmi les travailleurs indépendants peu qualifiés, ce pourcentage atteint 32,6 % (1 sur 3), et parmi les salariés du secteur informel, 24,1 % (près d’1 sur 4). Le problème ne réside pas seulement dans le chômage ou le sous-emploi : il s’agit d’une insuffisance salariale structurelle dans les segments qui ont connu la plus forte croissance.
4. Pauvreté, consommation et fragilisation des ménages
4.1. Les montagnes russes de la pauvreté (2016–2025)
L’évolution de la pauvreté au cours de la décennie peut se résumer en quatre étapes : le niveau historiquement bas de 24,9 % au deuxième semestre 2017 ; la remontée à 47 % pendant la pandémie (2020) ; le plateau compris entre 34 % et 43 % pendant la période de stagflation (2021-2023) ; et le pic historique absolu d’environ 54 % en 2024-II, provoqué par le choc inflationniste post-dévaluation. La baisse subséquente à 29,9 % en 2025-IV est notable, mais la pauvreté reste supérieure au minimum de 2017.
4.2. La consommation réelle : toujours inférieure au niveau de départ
Le « Poids du panier» — qui exprime la consommation en termes de paniers de consommation de base — a atteint un pic de 1,62 en 2017-2018, est tombé à son plus bas niveau historique de 0,87 au deuxième trimestre 2024 (en dessous du panier de consommation de base) et remonte à 1,25 au quatrième trimestre 2025. Cette valeur reste inférieure au niveau de départ de 2016 (1,32) et ne représente que 77 % du pic de 2018. En termes de consommation réelle, les ménages argentins sont aujourd’hui plus pauvres qu’il y a dix ans.
4.3. Les stratégies de survie des ménages
Cette détérioration se reflète également dans les stratégies économiques des ménages. La proportion de ménages recourant à l’épargne familiale pour soutenir leur consommation est passée de 25,2 % à 33,7 % (+8,5 points de pourcentage). Les emprunts bancaires et financiers ont presque doublé, passant de 8,5 % à 14,9 %. Les emprunts auprès de la famille et des amis ont augmenté de 12,6 % à 16,2 %. Ces trois sources de financement progressent simultanément, ce qui n’est pas le signe d’une plus grande sophistication financière, mais celui d’une plus grande fragilité. Les ménages n’épargnent plus ; ils dépensent leurs réserves. Ils n’ont plus recours au crédit pour investir ; ils s’endettent pour consommer.
4.4. Pauvreté et classe sociale : une amélioration générale mais inégale
L’analyse par classe sociale confirme que le pic de 2024-I était un phénomène transversal : près de 44 % de la population urbaine était pauvre, y compris les ouvriers, les travailleurs indépendants et même les petits propriétaires (40-43 %). La baisse qui a suivi a été généralisée, mais elle n’a pas réduit l’écart entre les classes. En 2025-IV, la pauvreté des travailleurs indépendants non qualifiés (36,4 %) reste huit fois plus élevée que celle des grands propriétaires (4,3 %).
5. Conclusions : une reprise réelle sur des bases fragiles
Les indicateurs macroéconomiques généraux — recul de la pauvreté, reprise de la consommation — coexistent avec une structure du marché du travail qui ne s’est pas sensiblement améliorée. Les données disponibles permettent de tirer cinq conclusions principales :
- • Le marché du travail argentin a connu une détérioration qualitative continue tout au long de la décennie. Il ne s’agit pas d’un problème de chômage ouvert, mais d’« emplois de mauvaise qualité » : plus informels, plus précaires, moins bien rémunérés.
- • L’économie informelle est structurelle : la part des 25 % de salariés du secteur informel n’a jamais diminué au cours de cette décennie, quel que soit le cycle macroéconomique ou l’orientation politique du gouvernement.
- • L’amélioration observée en 2025 en matière de pauvreté et de consommation résulte principalement de la stabilisation des prix, et non d’une amélioration de la qualité de l’emploi. Il s’agit d’une reprise nominale plutôt que réelle, qui dépend du maintien de la désinflation.
- • Le processus de désindustrialisation et de retour à des activités primaires a des conséquences à long terme sur la capacité du pays à générer de la valeur ajoutée, à innover et à créer des emplois qualifiés.
- • Le stress financier des ménages — épargne en baisse, endettement croissant — signifie que de nombreuses familles ont abordé l’année 2025 avec moins de marge de manœuvre qu’il y a dix ans, ce qui accroît leur vulnérabilité face à tout nouveau choc.
La question centrale qui reste en suspens est de savoir si la stabilisation économique en cours peut se traduire par une amélioration réelle et durable des conditions de travail et de vie de la majorité de la population. Pour cela, il faudrait inverser les tendances mises en évidence dans ce rapport : rétablir des emplois formels de qualité, réduire l’informalité structurelle, restaurer le pouvoir d’achat des salaires et renforcer le tissu productif. Les données de 2016 à 2025 montrent qu’aucun de ces défis n’a été résolu de manière durable sous aucun des gouvernements de cette période.
Fuente: Elaboración propia en base a EPH-INDEC — Argentina urbana — Serie 2016-2025
